Ils travaillent au poignard". C'est ainsi que le général Giraud caractérisa la nouvelle unité de Commandos qui, sous les ordres du commandant Bouvet, s'entraînait depuis le mois de septembre 1943 à Staouéli, tout près d'Alger. Ce jour là, le général convainquit le jeune sous-lieu- tenant Gérald de Castelnau, fraîchement arrivé du camp de Miranda, de rejoindre les hommes qui, en quelques mois, allaient inscrire sur leur fanion les noms glorieux de Pianosa, l'île d'Elbe et Provence.
Un îlot, une île : les répétitions générales
Pour Pianosa, îlot italien perdu au large de la Corse, le 2ème Commando "marocain" du capitaine d'Armagnac avait embarqué sur deux chasseurs de sous-marins. Une opération de va- et-vient qui avait nécessité de s'y reprendre à deux fois. La première en février 1944 : il s'agissait d'attaquer le pénitencier installé sur l'îlot, les 120 soldats italiens qui le défendaient et de ramener les prisonniers. Echec. La mer et les courants empêchent les "rubber boats" d'aborder dans l'aube naissante. Les mêmes commandos, aux ordres de Bouvet lui-même, renouvellent l'opération dans la nuit du 18 au 19 mars : succès complet, cette fois-ci. Escortés de vedettes anglaises et américaines, les chasseurs débarquent les Commandos et les nageurs du Groupe naval d'assaut à 600 mètres de la côte. Tirs de Thomson, éclatements de grenades : les Italiens tentent de résister puis se rendent; quelques Allemands réagissent au mortier. Les Commandos réembarquent avec 21 prisonniers.
Le 13 août 1944, 17h00, le Lt Colonel Bouvet annonce à ses commandos le débarquement en Provence
Le 15 juin, parti de Bastia et de Porto Vecchio, le Groupe de commandos d'Afrique embarque pour l'île d'Elbe dans les LST (Landing ship tank) et LCI (Landing craft infantry). A 4h du matin, le 17, le gros de l'unité débarque sur "Kodak Green" (Spaggia di Fonza), à l'exception du 3ème commando qui, débarqué sur la plage de la Foce, y reste cloué pendant cinq heures par les tirs allemands. A 7h du matin, le capitaine Ducournau(l) prend le Monte Tombone et, en début de soirée, le Monte San Martino. Dès le premier soir, le caporal-chef Sanguinetti est grièvement blessé : il y perdra sa jambe, malgré les efforts du médecin auxiliaire Plancke. Le lendemain, Commandos et Chocs prennent la citadelle de Porto Longone et entrent dans la ville avec les Tabors.
Les commandos ouvrent la tête de pont.
14 août 1944: sur le Prince Davis, le Prince Albert et le Princesse Beatrix, les Commandos d'Afrique savent simplement qu'ils vont débarquer en Provence. Ils comprennent pourquoi leur entraînement a été si intensif durant le mois passé à Agropoli, dans le golfe de Salerne. Les voeux de succès du contre-amiral Davidson aux hommes du colonel Bouvet leur sont allés droit au coeur. Maintenant, le combat les attend.
Le 15 août, à Ohio, dans un sud-boat, le capitaine Rigaud et l'enseigne de vaisseau britannique Johnson réussissent à débarquer sur la plage du Rayol, en avant-garde, avec pour mission de reconnaître l'endroit et de guider aux signaux les détachements qui suivent au large. 20 minutes plus tard, 35 hommes commandés par le capitaine Ducournau(l) escaladent le cap Nègre, promontoire rocheux et abrupt se dressant dans la nuit. Une escalade incroyable de 80 mètres, dans la nuit noire, pour réduire au silence la batterie qui se trouve au sommet et ses servants. Combat rapide, violent : les Allemands y laissent 20 d'entre eux, les Commandos ne comptent que deux blessés.
Immédiatement sur leur droite, le groupe de l'adjudant-chef Texier et du sergent-chef du Bellocq débarque des "rubber-boats" sur une plage inconnue : en fait dans la partie droite du Rayol. Escalade silencieuse. Dans la nuit, un Allemand a l'imprudence de se trouver sur leur chemin. Du Bellocq, un reître égaré dans le siècle, tire deux rafales. Un peu plus loin, Texier et ses hommes grimpent sur la façade rocheuse dominant Pramousquier. La chance n'est pas avec le sous- officier: une grenade allemande fait de lui le premier mort des Commandos. Le sous-lieutenant Jeannerot, lui, a débarqué à Aiguebelle.
Derrière ces détachements précurseurs, les 600 Commandos de Bouvet approchent à bord de leurs LCA (Landing Craft Assault). A lh40, les portes métalliques s'abattent dans la Méditerrannée. Les vagues d'hommes sautent dans l'eau et gagnent la plage du Canadel, déserte. A l'extrême gauche, le sous-lieutenant de Castelnau, chef de la lère section de choc, débarque stick à la main, ganté, avec pour toute arme son colt sur la fesse gauche et son poignard attaché à la cuisse. A gauche, des éclatements et des lueurs de fusées montantes, des traçantes : la bataille a commencé. Les Commandos dégagent rapidement la plage et
progressent déjà dans la nuit. On franchit des champs de mines ... factices, mais signalés par de vraies pancartes "Achtung Minen!"
Le général de Lattre décore, au cours d’une prise d’arme à Porto Longone, le 9 juin 1944, deux officiers des Commandos devant le fanion
Dans la nuit, l'adjudant Roux fait les premiers prisonniers. Ducournau monte vers le Biscarre. Nouveaux accrochages, nouveaux prisonniers verts et gris. Le jour naissant, les Commandos montent dans le paysage provençal; il fait déjà chaud. Le 3ème Commando (lieutenant Girardon, sous-lieutenant de Castelnau) prend le château de La Môle. Au soir du 15 août, le Groupe de Commandos d'Afrique tient solidement les positions conquises: La Môle, le Canadel, le secteur du Cap Nègre.
Du 16 au 18, l'unité progresse en festons le long de la côte, vers Le Lavandou, où les Commandos entrent le 17 à la pointe du jour. Le lendemain, dans l'après-midi, le capitaine Ducournau attaque avec deux sections (sous-lieutenants Jeannerot et Maury) la formidable batterie de Mauvannes, dont les canons de 152 de marine, abrités dans cinq blochaus, balaient la rade de Toulon. Uri assaut de grand style. Le Fregaten Kapitân de la Kriegsmarine qui commande y est tué. Bouvet lui fait rendre les honneurs. Le 21 août, les Commandos reçoivent du général de Lattre l'ordre de prendre le fort du Coudon, qui domine et commande Toulon. Les hommes grimpent sous un soleil de plomb les pentes menant à l'ouvrage. Les Allemands tirent. Arrivés au pied du mur d'enceinte, Ducournau et 6 hommes du 3ème Commando se déchaussent et l'escaladent en chaussettes ; puis ils attaquent à la grenade les Allemands totalement surpris. Leurs camarades arrivent par l'extérieur et se ruent dans la cour, au corps à corps. Les batteries de la Kriegsmarine installées à Saint Mandrier tirent sur le fort.
Enfin une fusée blanche monte : les Allemands se rendent. Le lieutenant Girardon a été tué. Le fort prendra son nom quelques années plus tard.
Le 24 août, le Groupe des Commandos d'Afrique entre dans Toulon libéré. Puis ce sera l'occupation de Marseille. Pour les hommes du colonel Bouvet, les opérations de Provence sont terminées.
Mais leur guerre, elle, n'est pas achevée. Leurs prochaines étapes seront les Vosges en octobre 1944, la prise du fort de Salbert et les combats de Belfort du 20 au 22 novembre, la bataille d'Alsace avec le terrible combat de Cernay le 21 janvier 1945, le premier franchissement du Rhin à Kembs (aspirant Delvigne) dans la nuit du 17 au 18 mars, enfin la campagne d'Allemagne (Etzenberg Belchen, Feldberg) fin avril.
Noyau du 3ème Groupement de bataillons de choc dès le mois de janvier 1945, les Commandos d'Afrique se fondent avec lui, en novembre, dans le ler régiment d'Infanterie de Choc Aéroportée (ler RICAP) sous le nom duquel ils feront mouvement en 1946 sur l'Algérie, puis, l'année suivante, sur l'Indochirie.
Patrick de GMELINE, historien. Photos: Ph. DUCROT
Le lieutenant colonel Bouvel et le fanion du Groupe de Commandos d’Afrique